L’architecture des conteneurs de RAD LAB ravive les villes

Aux États-Unis, le collectif d’architectes RAD LAB crée des structures dynamiques et modulaires à partir de conteneurs maritimes recyclés.


RAD LAB s’est servi de conteneurs maritimes recyclés pour créer Quartyard, un espace collectif dynamique situé dans l’East Village de San Diego.

Crédit : Darren Bradley.

Vue nocturne de la scène de concert du Quartyard avec les conteneurs qui forment la base de la structure.

Taz Khatri

23 mars 2026

min de lecture
  • Afin de donner un second souffle à un quartier délabré de San Diego, trois étudiants en architecture ont imaginé un projet d’espace public construit à partir de conteneurs maritimes.

  • Appelé RAD LAB, leur groupe a formé un partenariat public-privé avec la ville pour créer Quartyard, doté entre autres d’un café, d’un espace événementiel et d’un parc canin.

  • L’espace collectif devait servir de lieu temporaire, en attente d’un aménagement permanent. II était donc impératif que les modules puissent  facilement être déplacés.

  • Depuis, RAD LAB a construit une deuxième version de Quartyard, ainsi que des projets similaires dans 15 villes aux quatre coins des États-Unis.

Dans les années 80, l’East Village, le quartier des entrepôts alors délabré du centre-ville de San Diego, aux États-Unis, n’était qu’une friche industrielle abandonnée. En cherchant à dynamiser le quartier voisin de Gaslamp District, les responsables municipaux de l’époque ont décidé d’implanter les services d’aide aux sans-abri dans l’East Village. Les sans-abri de toute la ville venus recourir aux prestations ont alors afflué dans le quartier et se sont installés dans des bâtiments décrépits et abandonnés.

En 2008, trois étudiants diplômés de la New School of Architecture + Design ont voulu agir concrètement en faveur de leur ville, conscients que l’East Village avait besoin d’un coup de pouce. Jason Grauten, David Loewenstein et Philip Auchettl ont fondé RAD LAB (pour Laboratoire de Recherche, d’Architecture et de Développement) et se sont attelés à la problématique des terrains vagues dans le cadre de leur projet de fin d’études.

La Grande Récession battait son plein, exacerbant les problèmes de dégradation déjà existants dans l’East Village, avec ses parcelles saisies vouées à l’abandon qui défiguraient le quartier. La volonté de l’équipe était d’améliorer la vie dans ce quartier difficile immédiatement, et non dans plusieurs années, comme c’est souvent le cas dans l’immobilier.

Après s’être rapprochés des associations locales, de la mairie et de l’agence de réaménagement urbain Civic San Diego, les étudiants de RAD LAB ont convaincu la Ville de San Diego, initialement opposée au projet, de leur donner le feu vert pour la création d’un partenariat public-privé unique en son genre et de leur louer, à un prix très avantageux, un terrain vague situé à l’angle de Market Street et Park Boulevard. Ils ont ainsi conclu un accord de participation aux bénéfices qui garantissait que si RAD LAB réussissait à mener à bien son projet sur ce terrain appartenant à l’État de Californie et géré par la Ville, cette dernière en profiterait également. En cas de périodes plus difficiles, cela ne coûterait pas d'argent supplémentaire à la ville. Pour financer cette initiative, RAD LAB a levé 60 000 dollars par le biais de Kickstarter.

Une solution temporaire

Des personnes sont assises à des tables de pique-nique devant un bar construit dans un conteneur recyclé à Quartyard.
Les espaces collectifs accueillants du projet Quartyard de RAD LAB ont rapidement redynamisé un terrain vague, attirant des investisseurs à long terme pour son réaménagement. Crédit : Darren Bradley Photography.

Une des conditions sine qua non au lancement du projet était que RAD LAB devait intervenir de manière temporaire, car le terrain était destiné à accueillir des logements sociaux. Une contrainte qui, d’après Jason Grauten, a donné lieu à des innovations à plusieurs niveaux. « Tout le processus nous a obligés à créer une architecture recyclable et durable, capable d’être installée ici pour le moment, puis déplacée. Nous devions inventer une structure qui serait utilisée à un endroit, puis récupérée et réutilisée ailleurs, explique-t-il. C’est ce qui nous a donné l’idée d’utiliser des conteneurs maritimes recyclés : ils sont modulaires, mobiles et transportables, et offrent plusieurs possibilités d’utilisation, comme des restaurants, des bars, des bureaux ou des cafés. »

RAD LAB s’est donc donné pour mission de transformer ce terrain délabré et abandonné en un « lieu pour la collectivité et pour les habitants ». David Loewenstein relate que « le lieu restait inoccupé et attirait les sans-abri, les vagabonds et les consommateurs de drogue ». En effet, les terrains vagues ne sont pas seulement une tâche dans le paysage, mais ils touchent aussi la population. Selon un article intitulé « Bien plus qu’une nuisance visuelle : perspectives locales et solutions concernant les terrains vagues et la santé urbaine » et publié par les Instituts nationaux de la santé américains, « les lieux désaffectés auraient un effet nuisible sur le bien-être social en éclipsant ses aspects positifs, en contribuant à créer des fractures entre voisins, en attirant la criminalité et en instaurant un climat de peur parmi les habitants. Les friches affectent non seulement la santé physique en raison des blessures, de l’accumulation de déchets et de la présence de rongeurs, mais aussi la santé mentale en suscitant l’anxiété et la stigmatisation ».

Finalement, le RAD LAB a réussi à renverser la vapeur et à relancer rapidement le site avec des activités qui attirent la foule tout au long de la journée. Avec le temps, le quartier est devenu un lieu sûr et agréable pour le public. À l’aide de conteneurs maritimes recyclés, le groupe a créé un café, une brasserie en plein air, un parc canin, des bureaux, un espace événementiel avec une scène et des sanitaires publics, et a baptisé le lieu Quartyard. RAD LAB a également installé des équipements éphémères, notamment un mur d’escalade, afin de dynamiser davantage l’espace.

Un mouvement en plein essor

Une vue de Quartyard II montre des chiens et leurs propriétaires qui profitent du parc canin.
Suite à son transfert vers Quartyard II, RAD LAB collabore avec des ingénieurs et la Ville de San Diego pour élaborer des mécanismes qui faciliteront davantage le déplacement des structures temporaires. Crédit : Darren Bradley Photography.

Le groupe a tenu deux de ses promesses envers la ville : réaménager rapidement le terrain vague, et fournir une installation temporaire et facilement déplaçable. Pendant deux ans, la revitalisation de ce « coin problématique » de l’East Village a été une aubaine pour la collectivité et a fini par attirer l’investissement à long terme que la ville recherchait. Holland Partners, un important promoteur immobilier, a acquis le terrain et prévoit d’y construire un complexe résidentiel mixte de 34 étages comprenant 427 logements. L’Université d’État de San Diego y installera une annexe de son université. À l’origine, le terrain était destiné à la construction de logements sociaux, mais le nouveau complexe sera malgré tout vendu au prix du marché, grâce au succès de Quartyard, un aspect frustrant mais apparemment inévitable de la revitalisation.

Les habitants d’East Village, qui s’étaient pris d’affection pour Quartyard, ont milité pour que le projet reste dans le quartier malgré son déménagement hors de Market Street et de Park Boulevard. En collaboration avec la ville, RAD LAB a pu louer un autre terrain vague à deux pas de là et tester la transportabilité promise du projet. L’équipe a réussi son pari en déplaçant dix conteneurs.

« Nous avons cassé les soudures et hissé ces conteneurs sur des camions avant de les transporter jusqu’à leur prochain emplacement », explique Jason Grauten. RAD LAB a pu récupérer 90 % des structures du site d’origine de Quartyard, alors que seulement 40 % des déchets de construction et de démolition sont réutilisés, recyclés ou acheminés vers des centres de valorisation énergétique, et que 60 % finissent dans des décharges spécifiques pour ce type de matériaux, note l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA).

La nouvelle version de ce parc urbain temporaire, nommée Quartyard II, se trouve à l’intersection de Market Street et de la 13e Rue. Situé à seulement 150 mètres de son prédécesseur, Quartyard II continue d’animer l’East Village avec un restaurant, un parc canin, une brasserie en plein air, un espace événementiel, un espace artistique et un café.

Ce nouveau parc éphémère, d’une superficie de 1 000 m2, soit la moitié de celle du Quartyard original, accueille néanmoins divers événements, notamment des concerts et des marchés en plein air, des mariages, des manifestations culturelles et des activités communautaires. En décrochant un bail de trois ans pour ce terrain plus petit, RAD LAB dispose de plus de temps pour développer et faire évoluer son projet que pour le premier Quartyard, qui n’a existé que deux ans.

Suite à l’expérience acquise lors du premier déménagement des conteneurs maritimes, RAD LAB collabore désormais avec des ingénieurs et la Ville de San Diego afin de faciliter davantage le déplacement de ses projets urbains temporaires. « Au lieu de souder les conteneurs aux fondations, nous élaborons des tendeurs et des mécanismes de verrouillage, ce qui permet de les détacher, de les charger sur un camion et de les acheminer en fonction des besoins », avance Jason Grauten.

RAD LAB prend la route

L’activité nocturne bat son plein dans la cour de l’hôtel Herringbone.
Avec l’hôtel Herringbone à Waco, au Texas, RAD LAB a transformé un bâtiment abandonné constitué de conteneurs maritimes en hôtel de charme. Crédit : Darren Bradley

Depuis sa première réussite, RAD LAB n’a cessé d’innover et de créer des aménagements temporaires, mobiles et durables aux quatre coins du pays. Outre ses projets de conteneurs maritimes, l’entreprise conçoit également des bâtiments conventionnels.

L’hôtel Herringbone à Waco, au Texas, est son dernier projet phare. Ce partenariat public-privé a vu le jour lorsqu’une conseillère municipale de Waco a sollicité RAD LAB pour réhabiliter un bâtiment de plusieurs étages, délabré, inachevé et abandonné, qui avait été construit à partir de conteneurs maritimes, puis saisi par la banque. Au lieu d’en faire un immeuble de bureaux, RAD LAB a une fois de plus choisi de créer un lieu convivial pour la collectivité. L’idée était de « créer un autre lieu au service de la population et, fondamentalement, d’améliorer la ville dans son ensemble », indique Jason Grauten.

Le groupe a transformé la structure délabrée faite de conteneurs maritimes avec son terrain adjacent en un hôtel-boutique appelé hôtel Herringbone. Ce complexe revitalisé abrite également sept à huit boutiques, un café, un restaurant haut de gamme, un rooftop et une cour intérieure ouverte au public avec un bar à vin et une scène de concert. Depuis son ouverture il y a près d’un an, l’hôtel dépasse les attentes du public. L’intervention de RAD LAB visait à embellir un complexe de conteneurs maritimes abandonné et inachevé qui défigurait la ville. L’entreprise d’architecture a non seulement atteint son objectif, mais est allée encore plus loin en créant un tout nouveau type de lieu, prisé des habitants de Waco, dont ils peuvent être fiers. « Nous avons tout fait du début à la fin, de la conception à la construction, en passant par les études d’exécution. Nous avons collaboré avec d’excellents architectes d’intérieur et avons abouti à un concept d’hôtel vraiment original, branché et unique à Waco, voire même dans le monde entier », relate Jason Grauten.

Une collaboration au service du vivre-ensemble

Vue aérienne du complexe hôtelier Herringbone.
Le projet de l’hôtel Herringbone soutient la population grâce à des commerces, un restaurant, un rooftop et une cour publique. Crédit : Darren Bradley Photography.

Pour atteindre le haut niveau de collaboration que nécessitent ses projets innovants, RAD LAB s’est servi d’Autodesk Revit. « Des architectes d’intérieur aux experts en domotique en passant par les ingénieurs mécanique,électricité et plomberie (MEP) et structure, les concepteurs d’éclairages et les spécialistes CVC : le nombre d’intervenants sur ces projets est considérable, explique David Loewenstein. Partager une maquette centralisée avec tous ces acteurs facilite grandement l’harmonisation des approches et la réduction des incohérences sur le terrain. »

Le bâtiment existant, que RAD LAB a trouvé à Waco, était à moitié construit et assemblé à la hâte. L’équipe a constaté des éléments non conformes aux plans et aux meilleures pratiques du BTP. Il était donc nécessaire de documenter l’état des lieux en le recréant à l’aide d’une maquette 3D dans Revit.

« Notre maquette Revit finale était un vrai casse-tête, car elle comportait une multitude de variations qu’il a fallu assembler, précise David Loewenstein. J’ignore comment on pourrait mener à bien nos projets sans Revit. Ce logiciel nous a permis d’économiser énormément d’argent en évitant des catastrophes potentielles, notamment avec l’hôtel Herringbone. »

Si les terrains vagues et leurs effets négatifs sont un fléau dans toutes les villes des États-Unis, RAD LAB a néanmoins démontré que ces espaces pouvaient en réalité devenir des lieux de rassemblement et non de division de la société. À ce jour, au moins sept autres villes ont sollicité RAD LAB pour bénéficier de son approche unique de revitalisation des zones délabrées. Grâce à sa persévérance, à son esprit d’innovation et à des partenariats public-privé judicieux, RAD LAB élargit son cercle d’action. Il donne ainsi un second souffle aux terrains vagues des quatre coins du pays avec un modèle éprouvé qui allie durabilité et vivre-ensemble. 

Taz Khatri

À propos de Taz Khatri

Taz Khatri est architecte et possède son propre cabinet Taz Khatri Studios, spécialisé dans les petits immeubles collectifs, la préservation du patrimoine historique et les petits projets commerciaux. Taz est passionnée par l'équité, l'urbanisme et la durabilité. Elle vit et travaille à Phoenix, en Arizona.

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