88 Pictures innove face au manque de profils qualifiés

Pour pallier la pénurie de spécialistes de l’audiovisuel, 88 Pictures lance Gurukul, un institut qui forme de jeunes talents issus des zones défavorisées.


L’institut Gurukul lancé par 88 Pictures porte les efforts de l’entreprise pour le recrutement et la montée en compétences du personnel.

Crédit : 88 Pictures.

Un groupe d’élèves aux t-shirts assortis, badges autour du cou, sourit à la caméra.

Shawn Radcliffe

23 février 2026

min de lecture
  • Attirer et retenir des employés qualifiés reste un défi majeur dans la plupart des secteurs. Les dirigeants veulent former et améliorer les compétences de leur personnel, mais de nombreuses entreprises peinent à élaborer des programmes de formation interne efficaces.

  • Face à ce défi, 88 Pictures, une société de production audiovisuelle basée en Inde et au Canada, a créé son propre institut de formation, Gurukul, offrant à des jeunes issus de zones défavorisées l’opportunité de faire carrière dans les médias.

  • Cette approche du renforcement des compétences prépare en quelques mois les nouveaux arrivants à la gestion de projets de haute qualité. Le programme Gurukul de 88 Pictures a aussi pour effet une meilleure rétention du personnel et une compétitivité accrue dans le secteur en dents de scie des médias.

Dans un marché mondial du travail en pleine mutation, la plupart des entreprises sont dans l’impasse face à la pénurie de profils qualifiés dans la production audiovisuelle : attirer et retenir un effectif qualifié reste un casse-tête. Selon le rapport d’Autodesk State of Design & Make publié en 2025, fidéliser les talents est un combat permanent, que 26 % des leaders reconnaissent comme l’un des défis majeurs de leur entreprise. La recherche de profils compétents est particulièrement ardue, deux tiers des dirigeants expliquant qu’ils peinent à trouver des profils avec les compétences recherchées (PDF p. 47).

88 Pictures, une société de production avec des bureaux en Inde et au Canada, fait preuve d’innovation face à la pénurie de compétences afin de soutenir sa stratégie de croissance. L’entreprise a mis en place son propre institut de formation, Gurukul, voué à centraliser ses efforts de recrutement ou de montée en compétences des employés. Leur approche est de donner la possibilité à des candidats potentiels des zones rurales de l’Inde de faire carrière dans les médias, une voie financièrement inaccessible pour eux auparavant.

« Notre société d’animation offre un service haut de gamme à des partenaires tels que DreamWorks, Netflix, Warner Bros., Paramount et Disney. Nous avons débuté comme entreprise indienne basée à Toronto », explique Milind D. Shinde, fondateur et PDG de 88 Pictures. La société a produit des films et de séries comme Kung Fu Panda : Le chevalier dragon, Chasseurs de Trolls : Le réveil des Titans, Gremlins : Secrets du mogwai, et la saison deux de Transformers : EarthSpark. 88 Pictures développe aussi ses propres projets destinés à des marchés internationaux.

Capture d’image montrant Kapih, un personnage issu du folklore indien avec un arc et des flèches.
Le jeu Kapih de 88 Pictures est inspiré du folklore indien. Crédit : 88 Pictures.

« Nous passons au statut d’entreprise internationale avec une présence dans diverses parties du monde, et nous nous orientons aussi vers des produits à plus forte valeur ajoutée, comme les effets spéciaux et les longs métrages », ajoute-t-il. Le maintien d’une équipe hautement qualifiée est essentiel à une telle transition.

Tempérer l’instabilité du secteur grâce à la montée en compétence

Le maintien d’un effectif qualifié optimal est un élément clé dans le secteur imprévisible des médias et du divertissement. « Il y a juste deux ans, l’achat de contenus a explosé et tout le monde avait largement de quoi faire, mais aujourd’hui tout s’est effondré, précise le chef d’entreprise. C’est un obstacle de taille pour la gestion des entreprises, du point de vue de la scalabilité. En général, c’est là qu’on observe beaucoup de regrettables suppressions de postes, un peu partout dans le monde. »

En même temps, tout augmente : les coûts d’exploitation, notamment les infrastructures, les logiciels et les équipes. « La seule solution est de monter en gamme et de proposer des produits à plus forte valeur ajoutée, bien plus rentables. Pour cela, il faut les compétences, » renchérit-il. Attirer et développer les talents est la clé de la croissance.

Constituer une main-d'œuvre avec les compétences requises s’avère encore plus difficile pour les entreprises dispersées à travers le monde. L’autre défi de taille pour 88 Pictures, selon Milind D. Shinde est la relative nouveauté du domaine de l’animation en Inde, qui a pris forme ces vingt dernières années. « Vous avez des profils au talent brut sur le marché du travail, et après, dans l’entreprise, vous devez investir dans la formation pour les préparer à travailler. »

L’expérience Guruku

Trois personnes se concertent autour d’un tableau blanc au mur.
Un groupe d’élèves travaille sur le concept global d’un jeu. Crédit : 88 Pictures.

L’institut de formation Gurukul de 88 Pictures, qui tire son nom d’une forme d’enseignement ancestrale en Inde, est un projet passion de son fondateur pour faire éclore les compétences des potentiels bruts. « J’ai lancé cette initiative, car je viens d’une petite ville et que je ne suis moi-même rien d’autre que le fruit d’opportunités offertes, explique-t-il. Nous recrutons des étudiants provenant de différentes régions du pays où l’infrastructure fait défaut, mais où la curiosité bouillonne, avec des talents innés. »

Les candidats au programme passent par un processus de recrutement exigeant avec une étape de présentation des portfolios et des évaluations de leur niveau technique. « Ensuite nous les intégrons au studio et les formons pendant trois mois, » précise-t-il. La formation et le mentorat sont dispensés par l’équipe de direction créative des différentes divisions de 88 Pictures. Si les étudiants souhaitent se spécialiser dans la modélisation, par exemple, alors ils apprennent à utiliser des outils comme Autodesk Maya, grâce auxquels ils créent des accessoires basiques avant de passer à l’étape supérieure avec plus de complexité et des ensembles d’objets.

Lorsque leur formation s’achève, les étudiants ont la possibilité de travailler sur des projets à plein temps. « Nous les intégrons à un système de mentorat et leur consacrons 12 à 18 mois pour soutenir leur développement. Le concept de Gurukul est de se former, encore et toujours. C’est un effort continu, pas seulement pour les débutants, mais aussi pour les plus expérimentés. Par exemple, tous nos clients viennent d’Amérique du Nord, alors nous devons fournir des présentations et montrer des compétences en langue anglaise. Il s’agit de rendre les employés très polyvalents, ce ne sont pas juste des spécialistes de la modélisation. »

Rester compétitif grâce à la transformation numérique

Milind D. Shinde prévoit une augmentation de la demande en contenu ces prochaines années. En revanche, les studios seront moins rémunérateurs que lors du boum du contenu de la pandémie. Pour rester compétitifs, ces derniers devront investir davantage dans la technologie afin que les projets soient mieux gérés, plus rapides et moins chers. « Seule la transformation numérique peut nous apporter cela, déclare-t-il. L’efficacité humaine a ses limites, que le numérique contribue à dépasser. »

Selon lui, cette transformation passe par le développement de systèmes internes qui livrent des résultats d’une meilleure qualité dans des délais plus courts. Un autre aspect important consiste à identifier ces nouveaux outils d’amélioration de l’efficacité, comme des outils en temps réel qui permettent un rendu et des calculs plus rapides, ou Flow Production Tracking d’Autodesk pour la gestion des projets et la collaboration entre les intervenants. Utilisateur de la première heure de Flow (anciennement ShotGrid), 88 Pictures utilisait cet outil pour identifier les écueils des processus ou des intervenants humains. « Tout cela réuni, c’est ce que j’appelle la transformation numérique », ajoute-t-il.

Des compétences pour l’ère de l’IA

L’intelligence artificielle (IA) offre une autre voie vers la transformation numérique. « Certaines options d’IA peuvent directement servir dans les flux de travail établis, afin de produire plus rapidement des itérations ou d’effectuer des tâches de calcul et c’est une vraie valeur ajoutée, explique-t-il. Cela met en œuvre de nouvelles façons de réfléchir. »

À ce jour, 88 Pictures n’utilise pas d’IA pour travailler sur les projets de ses clients, car les contrats l’interdisent. « Tout ce que nous produisons doit relever de l’œuvre d’art unique, dont le client est propriétaire. Cependant, pour nos initiatives exécutées en interne, à savoir la création de nos propres films ou jeux, nous nous appuyons sur un outil IA disponible sur le marché. »

Par exemple, la société se sert de l’IA pour créer des visuels avec une apparence et une touche uniques pour un de ses jeux. « Nous avons voulu travailler un style de peinture à la main provenant d’Inde, vieux de plusieurs siècles. Ces artistes ont disparu aujourd’hui, raconte-t-il. Notre département artistique a tenté de reproduire ce style, en vain. Puis nous avons trouvé un moyen de le faire revivre en utilisant l’IA afin de créer un storytelling visuel. Nous pouvons le faire, car il s’agit de notre propre produit. Avec nous, l’IA est devenue un art. »

« L’IA vous donne par exemple cinq options qui présentent 70 % du résultat. Mais ce sont les 30 % restants qui le rendront irrésistible aux yeux de tous. C’est à vous de prendre alors les choses en main afin de personnaliser le résultat. »

Milind D. Shinde, fondateur et PDG, 88 Pictures

Au vu de l’évolution rapide de l’IA et des outils, Milind D. Shinde prévoit d’adapter les programmes de formation afin d’aider les employés à s’améliorer pour l’avenir. Selon lui, «la sensibilité artistique » est essentielle : « elle nous permet de comprendre les formes et les couleurs et de développer notre regard sur le mouvement. Quelles sont les ondulations d’un vêtement en coton, en comparaison au satin ? Les personnes qui se spécialisent dans le surfacing, le compositing ou l’éclairage ne connaissent pas forcément la théorie des couleurs, commente-t-il. Nous souhaitons développer le cursus afin de nourrir la sensibilité artistique liée à la visualisation de mouvements, de poids, de couleurs. »

À mesure de l’évolution de l’IA dans le secteur médias et divertissement, l’importance de la sensibilité artistique et de la créativité humaine va s’accroître. « L’IA peut donner vie à vos idées, mais il faut sélectionner et affiner le résultat. Elle vous donne par exemple cinq options qui présentent 70 % du résultat. Mais ce sont les 30 % restants qui le rendront irrésistible aux yeux de tous. C’est à vous de prendre les choses en main afin de le personnaliser. »

De la pénurie au vivier de talents dans la production de médias

Un homme assis devant un ordinateur conçoit un jeu vidéo.
Un concepteur travaille sur un jeu vidéo. Crédit : 88 Pictures

Les cursus de Gurukul, qui offrent une formation complète et un perfectionnement des compétences, sont un succès pour 88 Pictures, préparant des étudiants à produire des projets de haute qualité en seulement quelques mois. En plus de s’assurer un vivier de talents dans lequel puiser, les entreprises doivent trouver des moyens de les retenir sur un marché où la demande est forte. « Aujourd’hui, on peut travailler pour des clients du monde entier, quel que soit l’endroit où on se trouve, précise-t-il. Quel est l’avantage pour les individus ? »

« Tout se joue à l’étape de l’embauche, au cours de laquelle il faut sélectionner les profils nécessaires. Une fois les nouvelles recrues intégrées au système, nous les accompagnons avec un écosystème qui les fait se sentir investies. » Enfin, il décrit trois points essentiels qui permettent à 88 Pictures de conserver ses employés : « En premier lieu, c’est la culture de l’entreprise, sa philosophie. Viennent ensuite la nature même des projets sur lesquels les employés travaillent et les outils fournis : une bonne chaîne de production avec des flux de travail adaptés simplifie la vie des artistes. Et enfin bien sûr, un bon salaire et des avantages sociaux attractifs. »

Les efforts continus de développement de l’entreprise ont créé un effectif ultra-compétent et fidèle qui soutient sa croissance et sa compétitivité dans le secteur de l’animation. « Notre taux de rotation du personnel est parmi les plus bas du secteur, car notre gestion des ressources humaines est méthodologique et très élaborée. »

Shawn Radcliffe

À propos de Shawn Radcliffe

Shawn Radcliffe est journaliste indépendant et professeur de yoga basé en Ontario, au Canada. Il est spécialisé dans la rédaction d'articles sur la santé, la médecine, la science, l'architecture, l'ingénierie et la construction, ainsi que sur le yoga et la méditation. Contactez-le sur ShawnRadcliffe.com.

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